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De Varsovie à Copenhague
Du 16 avril au 2 juin 2016
Attendre l'inattendu
Publication : 10 juin 2016
Aujourd'hui à Amsterdam, la barre des 10 000 kilomètres est déjà franchie. Neuf mois déjà que je fais souffrir mes fesses afin de voir l’Europe de mes propres yeux, parce qu’un jour je me suis dit : « Ce serait cool de parcourir l’Europe ! »
10 000 kilomètres soit environ 700 heures de solitude à lancer, balancer et contrebalancer ses pensées dans tous les sens. La philosophie est une affaire de solitaire dit-on.
Après neuf mois, on se sent presque un expert, on n'a plus besoin de se justifier car on les a parcourus ces 10 000 kilomètres. Ce ne sont plus les rêves qui parlent, mais les expériences vécues. Après neuf mois et dix milles kilomètres, on est vu par les autres comme un "forçat de la route". On ne fait plus qu'un avec le vélo et on avale les kilomètres sans réfléchir, sans fatigue.
L’inconnu fait partie de notre quotidien, il n’effraie plus, il est même devenu banal. La banalité de l’inconnu… Après neuf mois, on a l’impression de ne plus être surpris. Le temps est un compagnon de route qui nous laisse voir les choses venir. L’inattendu fait partie du programme, et on se met à l’attendre.
Attendre l’inattendu, illusoire non? Comment pourrait-on s’attendre à ce qu’on ne prévoit pas ?
Même après neuf mois, quand on court vers l’inconnu, la surprise répond toujours présente. Comment prévoir ce qui est l'essence du voyage ? Comment prévoir ce qui amène la curiosité ? Comment prévoir la spontanéité ? Comment prévoir les rencontres ? Comment prévoir ce qu'on ne sait pas?
Attendre l’inattendu, quelle chimère… De Varsovie à Copenhague, l'inattendu sera toujours de mise. Les neurones continuent à fuser dans tous les sens à en perdre la tête. Des pays Baltes aux pays Scandinaves, les chemins nous mènent toujours vers l’étonnement, la curiosité vers la compréhension, les rencontres vers la réalité.
Attendre l’inattendu... Quelle surprise nous réserve demain ?
A suivre...
Rien n'est acquis...
Publication : 13 juin 2016
La frontière lituano-polonaise franchie, les cultures changent de nouveau! On arrive chez les païens où les maisons sont en bois et les gens ont un visage sans expression, bienvenu chez les Baltes.
La Lituanie et ses forêts m’accueillent de la plus belle des manières en ce mois d'avril : l’hiver est de retour… Les températures redescendent jusqu’à zéro, la pluie et le vent nous défient de nouveau. A Marijampolë, la première ville étape lituanienne de 50 000 habitants, la vie urbaine est transparente. On ne la voit pas. On cherche désespérément le cœur de la ville, le nœud où tous les esprits se croisent et se rencontrent comme par exemple la plaza mayor, la place de l’église, le centre-ville historique ou le quartier des restaurants-bars… Mais ici rien…
On fait vite le rapprochement avec les statistiques, la Lituanie est le pays européen avec le plus haut taux de suicide par habitant. Un centre-ville sans animation jouerait-elle sur le bien-être des gens ?
Bref, sur la route la diaspora bretonne est toujours présente et des bretons m’offrent l’hospitalité à Kaunas. Des Bretons, encore ?
Après avoir revécu la vie d'un début de séjour Erasmus en Espagne et en Italie, cette fois-ci, la fin pointe son nez. Leur ville d'Erasmus, Kaunas, est devenu leur lieu de vie, ils la connaissent par cœur, ils s'y sentent comme s'ils y avaient toujours vécus, des rues et des murs remplis de souvenirs. Mais la fin approche, l’heure des départs, le moment de fermer cette bulle Erasmus, de se projeter vers l’avenir et la dure réalité : le retour en France. Que faire quand on revient ? L’éternelle question qui revient avec une pincée de nostalgie.
A Riga, ce sont des Erasmus espagnols qui m’accompagnent l’espace de trois jours. En étude à Poznan en Pologne, ils profitent de leurs dernières semaines à visiter les pays baltes. Que faire en rentrant en Espagne ? Toujours la même question...
Le séjour dans les pays Baltes à un goût de nostalgie, dans le même temps une prise de conscience historique. 1989 est encore dans tous les esprits, le temps soviétique n’est pas si loin. Ce ne sont pas seulement les grands-pères qui peuvent vous parler du temps soviétique, mais aussi des personnes ayant la trentaine. Dans le musée de l’occupation à Riga, l’histoire ne s’arrêtent pas en 1945, mais à ma naissance. La terreur du KGB est encore présent dans les esprits. Peut-être pour cela que les Baltes ne sourient pas ?…
Peu connu dans l’histoire, en 1989, les Baltes ont surpris par leur esprit pacifique, en faisant une chaîne humaine de 560 kilomètres de Vilnius à Tallinn via Riga, afin de protester contre l’occupation soviétique : La Voie Balte. « La seule fois où les baltes étaient tous d’accord. » Me dit un Estonien de Pärnu.
En parcourant les pays Baltes, on prend encore un peu plus conscience de la fragilité de nos démocraties. Rien n’est acquis…
"Ce serait cool de parcourir l'Europe, non?"
Publication : 16 juin 2016
En partance pour Tallinn, le beau temps est de retour et on retrouve la mer quittée deux mois et demi auparavant à Thessalonique. L’âme bretonne renaît. Et enfin ! Le printemps nous libère de l’hiver. Le visage affronte de nouveau les insectes dans les descentes (gare à fermer la bouche). Le soleil amène la bonne humeur et les estoniens sourient !
Tallinn a une saveur spéciale car un jour je me suis dit : « ce serait cool de parcourir l’Europe, non? ». Idée folle qui a été semée ici en Estonie deux auparavant. Dans le cadre d’un projet européen avec la Ligue de l’Enseignement 22, je pars à Tallinn à deux reprises au printemps 2014. Le choc des cultures est grand. En deux heures on fait Paris - Tallinn, ancien bastion de l’URSS, une langue totalement étrangère impossible à déchiffrer, de nouvelles coutumes… Ces voyages augmentent la curiosité, la frustration fait alors son apparition de retour en France. Qu’y a-t-il chez les voisins ? Une aussi grande différence ?
Il y a deux ans, le tour à vélo n’était qu’une illusion… En mai 2016 l'idée a germé, je suis de nouveau à Tallinn, cette fois-ci avec ma valeureuse monture à deux roues !
Tallinn n’est pas plus extraordinaire qu'une autre ville. Mais le symbole y est, la joie de retrouver une terre, la joie de retrouver des repères. On se sent presque chez soi. Ici, je connais ! L’occasion de voir des amis ici et là. Quelle tristesse, quand on apprend que son bar, point de repère d’il y a deux ans, va fermer dans une semaine. La modernité dit-on. Ils vont détruire cet immeuble pour construire un centre commercial. Un de plus… Les souvenirs s’en iront avec la démolition. L’occasion d’y savourer une dernière bière…
La Scandinavie, les pays du bonheur?
Publication : 20 juin 2016
Au revoir Tallinn, bonjour Helsinki. Me voilà au point le plus au nord du Tour d'Europe. Le premier choc après la traversée : le prix! Maintenant le plus dur n’est pas la météo ni les kilomètres, mais comment rentrer dans son budget… L’heure du camping est arrivée !
La Finlande, la Suède et le Danemark sont trois pays différents culturellement, mais ils ont un point commun : c’est calme. Tellement paisible, que s'en est presque ennuyant. On a presque envie de leur dire : « Cramez une voiture ! » afin de rendre ces pays un peu comme les autres.
C'est calme aussi pour sa nature, qui est présente même jusqu'au cœur des capitales. On traverse de longues forêts, des roches, des lacs et d'immenses champs... Jusqu'au Danemark qui est le début des plats pays, ponctué de maisons en briques rouges vifs et animé par le ballet des éoliennes. Pour sûr, les scandinaves ont de la place pour vivre.
Dans les pays scandinaves, au premier abord on dirait que tout est parfait. Rien ne dépasse du trait. Les rues sont propres, la circulation est calme, tout le monde est sur un vélo, même les infrastructures sont spécialement conçues pour le vélo. Des ponts, des autoroutes, des ronds-points, des souterrains uniquement pour le vélo ! A Copenhague, c’est le Tour de France aux heures de pointes. Sur les larges pistes cyclables, on suit le peloton, dès qu’un cycliste trouve une ouverture, on se cale dans sa roue et hop ! C’est parti pour l’échappée.
Les pays du progrès social dit-on, bien que les gouvernements ne soient pas forcément socialistes. Après avoir parcouru le sud de l’Europe, le nord ressemble à la bourgeoisie du continent. En Suède On croise plus de terrains de golf que de terrains de foot.
Les pays scandinaves, c'est avant tout la tranquillité. A Kalmar en Suède, tous les vélos sont parqués en bas de la résidence avec de simples cadenas. « Ne t’inquiète pas, personne ne viendra voler ici. » Me dit mon hôte pour me rassurer. « Mais bon, avec l’immigration, ça risque de changer. » ajoute-t-il.
Les pays scandinaves ont de bonnes politiques publiques pour leurs citoyens, et la corruption n’a pas l’air d’exister. « Au Danemark, on est payé pour étudier, quel que soit ton origine sociale. Les jeunes n’ont pas besoin de se soucier de leur avenir dans les études supérieurs. Tu sais on est reconnu comme le pays où les gens sont les plus heureux. » Me dit mon hôte de Copenhague.
La Scandinavie, les pays du bonheur ? En effet les scandinaves ont l’air de se soucier de leurs concitoyens, mais qu’en est-il des autres ?...
"L'attente tue un homme..."
Publication : 25 juin 2016
A la longue, l’ennui guette. Le doute s’installe de temps à autre et le dialogue interne questionne : « Mais pourquoi je suis en train de pédaler ? »
Attendre l’inattendu, n’est-il pas synonyme d’ennui ? Alors on cherche l’ingrédient qui fera la différence dans la recette et on y verse une pincée de surprise. Sans réflexion : « Allez je pars pour Gotland ! » De Stockholm je m’en vais vers une île égarée dans la mer Baltique. Qu’y a-t-il là-bas ? A ce qu’on dit c’est joli.
Aux aléas du voyage, après une journée de pluie qui s’invite durant le mois mai, je me retrouve dans une auberge au nord de l’île, non loin de réserves naturelles et entourée de champs. Une fois n’est pas coutume, cette auberge est devenue un camp de réfugiés entre temps.
Contrairement à Trieste, les visiteurs et les réfugiés ne sont pas séparés, car je suis le seul clampin à traîner dans le coin à cette période. C’est alors que pendant trois jours, je vis la vie de réfugié.
On m’installe dans la cabine des Kurdes, où je fais la rencontre d’Ali. Avec son frère et deux amis à lui, ils m’accueillent les bras ouverts. Seul Ali parle anglais. C’est alors qu’ils m’invitent à partager une sorte crème glacée autour duquel on raconte nos vies.
« Tu vois, ici nous sommes les seuls kurdes, la majorité du camp ici, ce sont des afghans, et il y en a quelques-uns venant d’Asie. » Me raconte Ali.
A partager leur quotidien, on comprend vite que ce n’est pas la joie, bien qu’ils soient nourris et logés par l’état suédois.
« Tu sais, si je pouvais, je resterais en Syrie. Le refuge ici est clairement mieux que ma maison là-bas. Mais en Syrie, ma famille est là-bas, mes amis sont là-bas, mes terres sont là-bas, ma vie est là-bas. »
Comme si j’étais la seule personne à son écoute depuis longtemps, âme déracinée il se dévoile.
« Si je suis ici, en Suède c’est pour mon enfant. Il a quinze mois aujourd’hui. Je n’aurai pas eu mon enfant, je ne resterais pas là à attendre. Je pourrais repartir en Syrie et mourir demain. Mais non. Si je reste ce n’est pas pour moi, c’est pour lui. »
Ali, son frère et ses amis sont partis en septembre de Syrie et arrivés en octobre ici. Un mois de vadrouille sans dormir à enchaîner les kilomètres et traverser les frontières. Depuis, sept mois qu’ils attendent. Sept longs mois qu’ils attendent pour avoir des papiers et pouvoir prendre leur vie en main et choisir leur destin, mais l’administration leur répond encore et toujours : « ça viendra. » Ali, qui est professeur d’anglais, s’est mis à étudier le suédois, car il veut s’intégrer au pays et a envie d’aller vers l’autre. « Je suis allez voir des Suédois pour qu’ils m’aident à apprendre, mais ils ont refusé. Donc je me débrouille tout seul. »
Le quotidien est d’une triste monotonie. Tous les matins à 9 heures on se lève pour le petit-déjeuner, à midi le déjeuner et 18 heures le dîner. Dans le réfectoire chaque ethnie se regroupe à leur table. Entre-temps, il faut s’occuper. Parfois des parties de football sont organisées, histoire d’oublier un instant tous les problèmes. Autrement c’est le moment pour Ali d’apprendre et de réciter le Suédois qu’il répète plusieurs fois par jour avec l’application de son téléphone. Jusqu’à ce que les tracas lui rouillent la mécanique.
« Ma femme et mon enfant sont en Turquie, ils m’attendent là-bas. » Me dit-il. Sur son téléphone, il me montre son enfant en train d’essayer de tirer dans un ballon. « Ça fait sept mois que je suis là, et je ne le vois pas grandir. Ça se trouve il ne sait pas qu’il a un père. » La scène de l’enfant est longue et ennuyante d’un point de vue extérieur. Mais sur le visage d’Ali, le sourire lui monte aux lèvres. Il pourrait regarder cette vidéo des heures sûrement. Son regard fixe, les œillères omettent le présent, et le projettent dans l’avenir. A quoi peut-il penser ?
Le dernier matin, devant nos bols de céréales, Ali d’un air triste me sort soudainement : « L’attente tue un homme. L’attente ça te tue… »
Condamné à s’exiler de la Syrie pour fuir la terreur de Daesh, privé de liberté en Europe de ne pas être Européen. On se semble terriblement impuissant face à leur destin. Que faire face à l’immobilisme de nos institutions ?
Aux aléas de la vie nos destins se sont croisés. L’immigration choisi rencontre l’immigration subi. Synonyme de liberté sur mon vélo à parcourir l’Europe sans frontières, je quitte Ali qui me regarde partir, enchaîné à son palier. Pour combien de temps encore restera-t-il privé de liberté ?
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